KANG SANEH à cœur ouvert

C’est en évoquant la douleur des exilés nord-coréens à travers la chanson ‘Laguyo’ (라구요) que Kang Saneh fait son entrée sur la scène musicale coréenne en 1992. Poète-compositeur-interprète connu pour ses chansons aux paroles engagées, Kang Saneh s’impose peu à peu comme un chanteur rock emblématique des années 90 avec le succès des morceaux ‘Toi tu peux le faire’ et ‘Comme des saumons vifs remontant la rivière’. Chanteur généreux préférant le carnet de notes à la partition, Kang Saneh délaisse l’écriture musicale conventionnelle pour composer ses morceaux spontanément à la guitare. Les sujets ordinaires du quotidien inspirent les paroles de ses morceaux qui sont souvent des hymnes à la liberté et des critiques de la société contemporaine. Il intègre dans ses chansons des dialectes provinciaux, créant ainsi un style personnel et populaire.

En 2011, il fonde son propre label ‘Record Mat (goût)’ afin de composer sans contraintes les chansons de l’album « KISS » (nom qui se réfère au tableau de Gustav Klimt).

Discographie :

1992 : Laguyo
1994 : Nanun sachungi (I am a teenager)
1996 : Pitagi
1998 : Yeonuh
1999 : Haluachim – remake album
2001 : Best Live
2002 : Kang Young-gul
2008 : Mulsugun (Wet towel)
2011 : mini-album KISS


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Interview

Cahier de Seoul: Comment est née votre vocation de chanteur ?
KANG SANEH :
 Avant, la société coréenne était très figée. A tel point qu’on pouvait facilement deviner le métier de quelqu’un à partir de son apparence. J’avais moi-même une pensée enfermée dans le carcan de la société. Mon premier voyage au Japon, en 1989, a été un choc. Auparavant, voyager à l’étranger était interdit. Au Japon, je me suis vraiment senti libre et cela m’a poussé à m’interroger sur ce que je voulais vraiment faire. Dans la société cloisonnée que j’avais connue jusqu’alors, il n’y avait que trois ou quatre types de vie possibles. Après ce voyage, j’ai arrêté de vouloir calquer ma vie sur celle des autres. Ca m’a procuré une véritable sensation de liberté.

Pouvez-vous nous parler de vos débuts en tant que chanteur ?
Après ce voyage au Japon, je me suis mis à écrire ma propre musique. A l’époque, un ami travaillait pour une maison de disques qui recherchait de nouveaux musiciens. Par le biais de cet ami, j’ai été choisi et j’ai pu sortir mon premier album. Au début de ma carrière, mes passages à la télévision et à la radio ont provoqué de nombreuses polémiques au sein de la société coréenne à cause de ma manière de penser. Tout ce battage ne m’a pas vraiment touché car je savais que j’avais cette chance d’avoir du recul, d’avoir un regard extérieur par rapport à ce qui se passait en Corée.

J’étais un rebelle à l’époque. Bien que ma musique marchait bien, je me sentais tout le temps en colère. Puis un jour j’ai commencé à m’interroger sur les raisons qui me rendaient si négatif et j’ai pris la décision d’arrêter ma carrière pendant un moment et de voyager. Un voyage introspectif qui m’a permis d’apporter des réponses à mes questions. « Qu’est-ce que la vie ? ». La réponse était simple : c’était ce que je vivais en ce moment. Je commençais à accepter le fait que ce que je fuyais était un aspect de la vie auquel je ne pouvais pas échapper. C’est seulement lorsque j’ai pu accepter cela que je suis retourné en Corée et repris ma carrière de chanteur en 2002.

Quel genre de musique écoutez-vous ?
Je n’ai pas de style musical préféré. Au début de ma carrière, nous n’avions pas beaucoup de choix en terme de musique. La société coréenne était fermée. Si quelqu’un disait ‘c’est ça le rock!’, tout le monde pensait que c’était en effet ça le rock. Mais quand je suis parti de Corée, j’ai pris conscience que l’histoire du rock était longue et chargée, et que c’était un genre varié. Je me sentais à l’étroit parce qu’en Corée, on ne connaissait qu’un type de rock. Je voulais montrer qu’il y avait autre chose.
Aujourd’hui, je ne compose plus pour plaire aux autres. Je fais de la musique, c’est tout. Je ne veux plus m’enfermer dans un genre musical particulier, je souhaite désormais me libérer des catégories.

Avez-vous des souvenirs d’enfance liés à la musique ?
Je ne sais plus si j’ai commencé la musique parce que j’aimais ça, ou parce que j’avais des facilités. Mon plus vieux souvenir remonte à l’école primaire. Je faisais partie de la chorale de l’école. À cette époque-là, j’avais une jolie voix qui m’a valu de chanter la partie soprano.
À partir du collège, j’ai dû vivre sans ma mère. C’était très douloureux pour moi et je pleurais beaucoup. La chanson m’a permis de surmonter cette tristesse. Puis à l’époque où j’ai intégré l’université [en médecine traditionnelle coréenne], j’ai vu la société autour de moi sombrer dans le chaos. Tout ce que je voyais et connaissais me paraissait faux. Ce constat m’a poussé à arrêter mes études et à travailler dans les bars pour gagner ma vie. À cette époque, jouer de la guitare était très à la mode et on s’amusait à se répondre et à surenchérir en musique dès que l’un d’entre nous jouait de la guitare. J’écoutais beaucoup de musique underground lorsque j’étais plus jeune – des noms comme Chang-sik Song, Min-gi Kim, Dae-soo Han. Je trouvais la musique de Dae-Soo Han émouvante et choquante : quelle audace de chanter ce genre de musique dans un pays comme le notre. C’était une époque où je ne connaissais que la musique pop occidentale qu’on nous passait à la radio.
Et finalement j’ai rencontré ma femme. Je suis allé au Japon, j’ai commencé à en savoir plus sur l’histoire du rock et à écouter différents types de musiques. J’écoutais beaucoup le blues. J’aimais bien le blues. Ce n’est que sur le tard que j’ai commencé à aimer le rock occidental ainsi que toutes les autres musiques que je n’avais pas su apprécier jusqu’alors.
Ma femme apprenait la batterie dans une école de musique au Japon. Elle a commencé à s’intéresser aux percussions coréennes puis elle m’a rencontré lors d’un voyage en Corée. Elle aime bien écrire des poèmes. Il lui arrive d’écrire les paroles de mes chansons en japonais qu’on traduit ensuite ensemble. C’est elle qui a écrit les paroles de « Toi tu peux le faire » et « Comme des saumons vifs remontant la rivière ».

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Vous avez fondé votre propre label ‘Mat'(goût)…
Oui. Ce n’était pas dans l’objectif de faire du business, mais plutôt pour pouvoir sortir mon propre album de musique. Avec l’ancienne société pour qui je travaillais, j’avais sans cesse l’impression de porter les vêtements de quelqu’un d’autre. Cela m’a pris dix ans pour me décider et ouvrir mon propre label. Finalement j’ai remercié tout le monde et j’ai expliqué que je voulais tenter l’aventure seul de mon côté. J’ai ouvert ma société et j’ai sorti l’album KISS. Plutôt qu’avoir un concept précis, j’avais surtout envie d’expérimenter différentes choses. Je me suis associé avec un autre producteur.

 

Vous écrivez vos chansons, en commençant par les paroles ou la mélodie ?
C’est plus facile d’avoir une inspiration quand il y a des paroles. Mais comme je ne suis pas du genre à prendre des notes tout le temps, je dirais que je commence plutôt par la mélodie. Puis c’est en l’arrangeant que me viennent les paroles qui vont avec.

Quels sont les lieux dans lesquels vous aimez chanter ?
Plutôt que les salles de concert, je préfère les endroits informels comme les bars où je vais avec mes amis. A chaque fois, je finis par chanter quelques chansons. On trouve toujours une guitare qui traîne dans ce genre d’endroit. Et comme je joue très souvent, on me demande facilement de chanter. C’est sans doute pour ça que mes amis ne viennent pas à mes concerts… [sourire]

Que pensez-vous de la ville Séoul ? Et quel est votre quartier préféré?
J’aime bien Hongdae. C’est là que se trouve mon studio. J’y suis depuis 6 ou 7 ans. Le quartier a changé du jour au lendemain. Aujourd’hui, autour de mon studio, il y a plein de magasins de vêtement. Je vois aussi beaucoup d’étrangers.
Séoul est une ville très dynamique mais elle insuffle aussi beaucoup de stress à ses habitants. Pour survivre à Seoul, il faut avoir ses propres astuces.

Quel est votre prochain projet?
Dès que je rentre en Corée, je dois travailler sur mon nouvel album. J’aimerais écrire des paroles en français, c’est un objectif que je me suis imposé mais ce n’est pas facile. J’ai pour ambition de sortir un album sur le thème du langage, en mélangeant des langues de différents pays.

Que tentez-vous de préserver à travers la musique?
Sans aucun doute, la sensation que j’ai eu lorsque je suis allé au Japon la première fois, lorsque j’ai découvert toutes ces nouvelles choses qui m’ont influencé et ému à la fois. Je ne veux pas perdre cette sensation. J’étais très heureux. J’écrivais ma musique tout seul, puis je l’écoutais sur mon walkman en me disant : « incroyable! C’est la musique que j’ai écrit! » Je veux garder cette sensation jusqu’à ma mort.

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