« A girl at my door » de July Jung – le chat et le maître

À l’image du petit village de pêcheur où se déroule le film, la vie de Young-Nam semble être dans une impasse. Jeune commissaire de police de Séoul, elle est mutée en province – à l’autre bout de la Corée – suite à un scandale professionnel tandis que sa vie personnelle est au bord de la rupture.

Quand elle arrive dans le village (Yeosu), elle est rapidement confrontée à Yong-Ha, jeune malfrat alcoolique et figure locale dont l’apparente jovialité cache une violence permanente. Elle rencontre également la jeune Dohee, la fille de ce dernier, dont le comportement étrange et solitaire attire son attention. Une nuit, la jeune fille frappe à sa porte et lui demande refuge pour la protéger de son père qu’elle accuse de maltraitance. Young-Nam décide alors de prendre la fille sous son aile, et de la loger chez elle le temps des vacances scolaires. De ces deux solitudes va naître une relation complice mais qui va peu à peu dégénérer…

Le film commence sur une narration à la construction classique (l’héroïne, la victime et le bourreau) puis bascule petit à petit vers un récit beaucoup plus sombre et trouble à mesure que se dévoile la part d’ombre de chacun des personnages. Le lieutenant de police, figure de l’ordre et de la justice, cache une fragilité psychologique et de nombreux conflits intérieurs tandis que le personnage de Dohee se révèle au fil de l’histoire de plus en plus ambigu.

Premier long métrage de la jeune réalisatrice July Jung (née en 1980), A girl at my door est produit par le réalisateur coréen Lee Chang Dong (Poetry, Secret Sunshine) qui la repère lors d’un concours de scénario. Le film bénéficie en outre d’un casting prestigieux avec Doona Bae (The host, Sympathy for mister veangeance, Cloud Atlas,…), Kim Sae-Ron (The man from nowhereUne vie toute neuve) et Song Sae-Byuk (Mother).

Mélodrame – Durée : 119 minutes – Sortie :2014

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Interview

Cahier de Seoul : Quel a été le point de départ du scénario ?

July Jung : Je suis parti d’un conte pour enfants que j’ai entendu quand j’avais 20 ans et qui raconte l’histoire d’un chat délaissé par son maître quand celui-ci en prend un nouveau. Un jour le chat dépose un rat mort dans la chaussure de son maître qui se fâche en le découvrant et le bat. Le lendemain, le chat dépose un autre rat mais cette fois-ci écorché, la chair à vif. La relation entre le maître et le chat s’envenime jusqu’à atteindre un point de non-retour. Contrairement à ce que pensait le maître, le chat voulait simplement offrir son repas en preuve d’amour, puis il avait enlevé la peau du rat pour faciliter la tâche à son maître.

Pendant longtemps, cette histoire m’est restée en tête. Je comprenais aussi bien le comportement du chat que la réaction de dégoût du maître. Comment faire pour les réconcilier ? C’est en partant de cette question que j’ai écrit le scénario de « A girl at my door ». Dohee joue le rôle du chat abandonné dont personne ne comprend le comportement. Puis j’ai créé le personnage de Young Nam, une adulte enfermée dans sa propre solitude. L’histoire se concentre principalement sur la rencontre entre ces deux personnes qui portent en elles des blessures profondes qu’elles ont renoncé à surmonter. C’est ce qui les rend imparfaites et fragiles.

Le titre original est ‘Doheeya’ (*야 : ya – est un suffixe utilisé pour appeler quelqu’un).

July Jung : J’ai créé le personnage de Dohee en pensant au chat du conte. Je voulais que le film raconte l’histoire de la personne qui recueille cette fille. J’avais le titre en tête dès le début. L’histoire commence par cet appel lancé à Dohee.
Pour le titre anglais, c’est le réalisateur LEE Chang-dong qui a trouvé « A girl at my door ». Un jour il m’a demandé si j’avais réfléchi à un titre en anglais et il m’a donné ce titre.

Dans le film, la frontière entre victime et bourreau est ambiguë.

July Jung : Je ne voulais pas décrire Dohee comme une simple victime. Elle est exposée à la violence depuis toujours, c’est devenu son quotidien. Quand elle commence à recevoir de l’attention et de l’amour de la part de Young Nam, elle s’y abandonne complètement. Dohee réutilise la violence comme un moyen de sortir des situations difficiles. Je voulais montrer aux spectateurs qu’une victime pouvait devenir à son tour un agresseur.

Le film se déroule dans un petit village au bord de la mer. Comment avez-vous choisi  ce lieu ?

July Jung : Le personnage principal, Young-nam, quitte (fuit) Séoul et arrive dans ce village qui se trouve à l’autre bout de la Corée, bloqué par la mer. Je voulais un lieu isolé, mais pas complètement fermé non plus. Suffisamment reclus pour qu’il y ait une communauté avec ses propres règles. La ville s’appelle Yeosu. C’est là où j’ai grandi et aussi où j’ai écrit le scénario.

Comment avez-vous décidé de devenir une réalisatrice ?

July Jung : À l’époque où j’étais au collège, mon père regardait des films tout seul la nuit. Parfois quand je me réveillais pour aller aux toilettes, je le trouvais devant la télé. Cela m’a marqué. Je visionnais les films de mon père pendant la journée. C’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser au cinéma. Un jour je suis retombée sur le journal intime que je tenais quand j’étais en deuxième année de lycée. Sur la première page, j’avais écrit : ‘je dois devenir réalisatrice’. Je n’ai jamais changé de but.

Vous avez étudié la philosophie occidentale à l’université.

July Jung : J’aime la philosophie occidentale. Je pense que ça m’a aidé à me construire et à façonner ma vision de l’humain.

Avant « A girl at my door » vous avez réalisé des courts métrages. Y a-t-il des thèmes récurrents dans vos œuvres ?

July Jung : J’ai réalisé trois courts métrages donc chaque histoire est très différente. Le premier est une comédie, le second est plutôt un film d’ambiance et le dernier raconte une histoire d’horreur. Mais si je dois trouver un élément commun entre ces trois films, je dirais que c’est la violence. Cette violence est décrite une fois du point de vue de l’observateur, une fois du point de vue de la victime et une autre fois du point de vue de l’agresseur. Ce thème de la violence se prolonge dans « A girl at my door ».

La fin du film est assez ambiguë. Comment l’avez-vous écrite ?

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July Jung : Tout le film tend vers cette fin. L’histoire s’est créée naturellement en écrivant la relation entre les deux personnages. La fin du film est aussi un commencement pour Dohee et Young-nam. Ça peut paraître comme un happy-end mais en fait quand on imagine leur vie après, c’est assez inquiétant. J’ai aussi écrit les paroles de la chanson de fin interprétée par Han Hee Jeong. (https://www.youtube.com/watch?v=a3IdiHnb_hQ)

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Quelles scènes avez-vous particulièrement aimé tourner ?

July Jung : J’ai un attachement pour chaque scène. Il y en a que j’aimais beaucoup mais que j’ai été obligée de couper au montage. Par exemple, j’avais plusieurs scènes très belles où Dohee danse au bord de la mer. Mais comme elles soulignaient trop sa fascination vers la mer, je les ai finalement enlevées.
La scène de l’interrogatoire m’a aussi beaucoup touchée. L’actrice Doona Bae a réussi à traduire l’enfermement d’une femme solitaire qui n’arrive pas exprimer ses blessures. Au départ je voulais la filmer sous différents angles mais quand j’ai vu le résultat, j’ai dit OK.

Comment s’est faite la rencontre avec Lee Chang Dong (le producteur du film) ?

July Jung : C’était lors d’un concours organisé dans mon école où Lee Chang Dong enseigne. On devait choisir un scénario pour réaliser un film. Mon scénario était parmi les 5 finalistes mais finalement n’a pas été choisi. Peu de temps après Lee Chang Dong m’a appelé pour me proposer de produire mon film.

Quel regard portez-vous sur Séoul ?

July Jung : C’est une ville où beaucoup de gens vivent ensemble. Je pense que cela crée une ambiance particulière. Chacun est étranger et seul, tout en constituant des groupes. Il y a un double aspect.

Dans ce film Young-nam s’enfuit de Séoul, une ville qui l’étouffe à cause des préjugés. Pour moi c’est une ville que j’aime et que je déteste à la fois.

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