



« La conception de Cheongun-dong Small House trouve son origine dans le désir de son propriétaire de s’installer à Seochon, un quartier de Séoul où subsistent encore de nombreuses traces du passé. Les avant-toits et les murs des hanoks voisins, les bow-windows des immeubles résidentiels attenants, les auvents des petites échoppes qui accueillent les passants ou encore les pots de fleurs disposés devant les maisons suggèrent discrètement la forme que pourrait prendre cette nouvelle construction.
Bien qu’elle soit neuve, la maison cherche à donner l’impression d’avoir toujours été là. Sans ostentation, dans une attitude volontairement discrète, elle s’adresse au quartier à travers des formes familières et un langage ordinaire. Elle ne cherche ni à se distinguer ni à attirer l’attention, mais à trouver naturellement sa place parmi les bâtiments et les usages qui l’entourent. »
Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir architecte ?
Quand j’étais enfant, on me disait souvent que j’avais un bon coup de crayon et une certaine créativité. Pour autant, je n’envisageais pas vraiment des études d’art. C’est plutôt l’image de l’architecte qui m’attirait : un métier qui me semblait à la fois artistique et intellectuel. J’aimais l’idée de dessiner, de concevoir et de créer. J’ai donc choisi d’étudier l’architecture à l’université. Avec le temps, je me suis rendu compte que cette discipline, qui demande autant de sensibilité que de rigueur, correspondait parfaitement à ma manière de penser. C’est sans doute pour cela que je continue aujourd’hui.
Comment est né le nom aoa architects et qu’est-ce qui vous a conduit à créer votre propre agence ?
L’agence dans laquelle je travaillais depuis onze ans a été fragilisée par la crise financière mondiale de 2008. J’ai alors décidé de partir. J’avais toujours pensé qu’un architecte devait, à un moment ou à un autre, mener son propre travail sous son propre nom. Qu’il y ait des projets ou non, j’ai décidé d’ouvrir mon agence. C’est ainsi qu’est né aoa architects en 2013. À l’époque, je n’avais ni argent, ni projets, ni même la licence nécessaire pour exercer en mon nom. C’était véritablement un saut dans l’inconnu.
À l’origine, aoa signifiait Architecture of Architecture. Au début des années 2010, le débat architectural me semblait largement occupé par les questions périphériques : les phénomènes sociaux liés à l’architecture, les conditions économiques de la profession ou encore la gestion des agences. En revanche, on parlait peu de l’architecture elle-même. Lorsque revenait l’éternelle question de savoir si l’architecture relevait de l’art ou de la technique, je me disais simplement : « L’architecture est l’architecture. » Le nom Architecture of Architecture traduisait cette volonté de revenir à l’essentiel, de « construire l’architecture ».
Le sigle m’a également séduit pour son rythme visuel. La succession des lettres évoquait une forme de jeu graphique, presque comme un visage composé de deux yeux et d’un nez. Cette légèreté apportait une touche d’humour à une idée pourtant assez sérieuse.
En 2021, j’ai conservé les mêmes initiales tout en modifiant leur signification. aoa est devenu Architecture of Any- : anything, anywhere, anybody…
Ce changement reflétait l’évolution de ma propre pensée. Après avoir reçu le Prix du Jeune Architecte en 2017, ma vision de l’architecture avait déjà commencé à évoluer. Avec le temps, l’idée de « construire l’architecture pour elle-même » me paraissait de plus en plus exclusive. J’avais le sentiment qu’elle risquait de limiter le dialogue avec la société. J’ai alors commencé à m’intéresser davantage aux lieux, aux personnes et aux récits du quotidien. Plutôt que de partir de l’architecture elle-même, je voulais partir du monde qui nous entoure.
C’est à cette période que le site internet de l’agence a également changé de visage, adoptant une identité plus graphique, plus directe, presque pop. Je l’ai entièrement conçu moi-même. Aujourd’hui encore, je souhaite faire de l’architecture, mais à partir des choses ordinaires que nous rencontrons chaque jour.
Vous avez réalisé de nombreux projets de maisons individuelles. Leurs formes donnent souvent l’impression d’une certaine expérimentation. Lorsque vous commencez un projet de logement, qu’est-ce qui est le plus important pour vous ?
Contrairement à d’autres programmes, la maison constitue directement le cadre de la vie quotidienne. Dans le cas d’une maison individuelle, il s’agit même de proposer une certaine manière d’habiter à une personne ou à une famille.
Au début d’un projet, je ne cherche pas seulement à comprendre le terrain. J’essaie aussi de lire ce qui se cache derrière les demandes du client : ses attentes, mais surtout sa manière de vivre et sa vision des choses. Répondre au programme est nécessaire, mais cela ne suffit pas. Ce qui m’intéresse davantage, c’est l’idée architecturale capable de dépasser la simple addition des contraintes.
Une maison n’est pas une machine destinée à satisfaire des fonctions. J’aimerais qu’elle puisse offrir à ses habitants des découvertes inattendues, voire une forme d’émerveillement. Une maison où l’on puisse ressentir certains jours quelque chose de nouveau, d’autres jours quelque chose de familier. Un lieu à la fois confortable et jamais ennuyeux.
Dans mon travail, la question fondamentale n’est pas tant celle de l’espace que celle du plan. J’essaie d’organiser les fonctions et les surfaces de manière logique et rationnelle tout en explorant de nouvelles typologies capables de répondre aux attentes des habitants. Je pourrais presque parler d’une manière « d’habiter un plan ». Lorsque le plan et la section sont justes, les qualités spatiales apparaissent naturellement. Je préfère cela à une architecture qui chercherait à produire artificiellement des effets spectaculaires.

Le projet Seogyo Geunsaeng donne l’impression d’une architecture à la fois inventive et accessible. L’humour semble y naître d’éléments très ordinaires — l’entrée, la façade, l’escalier ou encore les boîtes aux lettres. Comment cette approche s’est-elle construite ?
Seogyo Geunsaeng est né du contexte très particulier de Hongdae. En théorie, un immeuble de commerces et de bureaux de quartier pourrait se limiter à une boîte simple, rationnelle et efficace, conçue pour optimiser les surfaces locatives. Mais Hongdae est un quartier extrêmement hétérogène, où coexistent toutes sortes de styles, d’ambiances et de personnalités. Je ne voulais donc pas concevoir un bâtiment minimaliste qui se tiendrait à distance de son environnement avec une forme de prétention.
Pour prendre une comparaison vestimentaire, c’est un peu comme si tout le monde portait des vêtements de rue extravagants et des accessoires voyants, tandis que j’arrivais dans un costume luxueux noir, parfaitement minimaliste. Cela ne me semblait pas juste. Seogyo Geunsaeng porte donc lui aussi un costume noir, mais avec de gros boutons, des chaussures volontairement décalées et une casquette de baseball. C’est un bâtiment qui assume une part d’humour et de décontraction.
Sur le plan architectural, son organisation reste pourtant très simple : un noyau compact et de grands plateaux rectangulaires sans poteaux. Mais au rez-de-chaussée, au contact de la rue, une série d’« accessoires » vient tendre la main aux passants et les inviter à entrer.
Le grand élément métallique en forme d’os est en réalité une boîte aux lettres, dont la forme rend hommage à l’architecte postmoderne Hans Hollein. L’escalier qui surgit en façade, comme un pliage de papier, conduit directement au commerce du rez-de-chaussée. Au-dessus de la vitrine, une longue pièce de béton rose en forme de coin évoque l’auvent d’une boutique, tout en jouant le rôle d’un sourcil protégeant de la pluie. Au sommet du bâtiment, une enseigne lumineuse dissimule la cage d’ascenseur.
L’entrée principale accueille les visiteurs par une lourde porte métallique percée d’un oculus et dotée d’une poignée volontairement massive. À l’intérieur, les circulations et le hall d’ascenseur prolongent cette même exubérance propre à Hongdae. Le travertin rouge, le granit noir veiné de blanc, les garde-corps cuivrés, les pavés de verre ou encore les poutres vertes affirment chacun leur présence.
L’ensemble de ces éléments vient atténuer la rigueur presque austère de la boîte fonctionnelle. C’est une manière de respecter le lieu dans lequel le bâtiment s’inscrit et la réalité qui l’entoure, tout en affirmant sa propre personnalité avec humour.


Le projet Hoji semble entretenir un rapport très particulier avec son environnement rural. De quelle réflexion est-il né ? Quelles étaient les attentes initiales du maître d’ouvrage et comment ont-elles évolué vers la forme finale du projet ? Pourquoi avoir choisi le béton comme matériau principal ?
Ce qui a d’abord guidé la conception de Hoji, c’est le fait qu’il s’agissait d’un hébergement implanté dans un village rural tout à fait ordinaire. Il n’y avait ni vue spectaculaire sur la mer, ni panorama montagneux exceptionnel. Seulement un paysage calme, composé de champs, de collines modestes et de maisons dispersées. Pourtant, c’est précisément ce qui m’a séduit. Les terres cultivées autour du site, les petites montagnes à l’horizon, les aboiements lointains des chiens ou encore la fumée qui s’échappait des cheminées voisines composaient une atmosphère paisible, presque comme une scène sortie d’un roman.
La lumière qui baignait le terrain tout au long de la journée a également joué un rôle déterminant. Le sol, légèrement en contrebas et recouvert d’herbes folles, m’a immédiatement inspiré. J’ai imaginé des bâtiments légèrement soulevés au-dessus du terrain, en conservant autant que possible la végétation existante. J’étais convaincu que la rencontre entre la finesse des herbes sauvages et la présence plus massive des terrasses en béton créerait une tension particulièrement intéressante. J’imaginais aussi qu’après de fortes pluies, lorsque l’eau viendrait recouvrir partiellement le terrain, ces plateformes de béton pourraient sembler flotter à sa surface, produisant une image presque irréelle. Les longues ombres projetées par les bâtiments promettaient elles aussi d’instaurer une temporalité lente et silencieuse, évoquant certaines peintures de Giorgio de Chirico.
Les demandes du maître d’ouvrage étaient relativement simples. Il s’agissait d’implanter, sur un terrain d’environ 3 300 m², trois hébergements indépendants, un bâtiment communautaire destiné notamment aux petits-déjeuners, ainsi qu’une maison pour la famille propriétaire, tout en préservant l’intimité de chacun et en organisant soigneusement les circulations.
Les propriétaires exprimaient également une certaine lassitude face à la prolifération des hébergements de type « stay », souvent caractérisés par des finitions luxueuses, des intérieurs très décorés et une accumulation d’équipements haut de gamme. Plus je réfléchissais au projet, plus il me semblait évident que la nouvelle architecture devait au contraire s’intégrer discrètement dans son environnement, en empruntant des formes et des matériaux familiers, proches de ceux des maisons et des bâtiments agricoles déjà présents dans le village.
C’est ainsi que Hoji a pris la forme de bâtiments aux silhouettes immédiatement reconnaissables dans le paysage rural coréen : un pavillon de jardin, une construction octogonale évoquant un poste d’observation, un hangar agricole ou encore une maison dont les toitures semblent avoir été agrandies au fil du temps.
Je souhaitais également que les façades rappellent la simplicité des entrepôts ou des bâtiments en ciment que l’on rencontre fréquemment à la campagne. Le béton a donc été choisi pour son caractère ordinaire et familier. Afin de lui donner davantage de profondeur, sa surface a toutefois été travaillée avec une texture plus rugueuse jusqu’à la hauteur des fenêtres.
À l’inverse, l’intérieur est entièrement revêtu de bois, du sol au plafond. En pénétrant dans ces espaces, on a presque l’impression d’entrer à l’intérieur d’un violoncelle.





À Hoji, les différents volumes sont reliés par une promenade circulaire qui structure l’ensemble du projet. Comment cette idée est-elle apparue ? Comment avez-vous envisagé les relations entre les bâtiments eux-mêmes et avec le paysage qui les entoure ?
L’idée d’implantation qui m’est venue lors de ma première visite du site est restée pratiquement inchangée jusqu’à la réalisation du projet. J’ai disposé les cinq bâtiments en accordant une attention particulière à leur intimité mutuelle, puis imaginé une large promenade circulaire en béton, légèrement surélevée par rapport au sol, qui viendrait les relier sans jamais les raccorder complètement.
J’étais convaincu que cette solution permettrait d’éviter la reconstitution artificielle d’un chemin rural sinueux, qui aurait facilement pu tomber dans une forme de pittoresque un peu forcé. Au contraire, cette géométrie simple devait permettre de composer un paysage partagé, organisé autour d’un jardin commun. Il me paraissait également évident que le projet ne devait pas être entouré de clôtures séparant la propriété des terrains voisins.
Si l’intérieur de l’anneau constitue un espace collectif, les hébergements se déploient quant à eux comme les tangentes de ce cercle. Chacun dispose d’une terrasse en béton destinée aux repas et aux barbecues, orientée de manière à préserver la tranquillité des occupants tout en offrant une relation singulière au paysage. Depuis une terrasse, le regard se porte vers un champ de poireaux ; depuis une autre, vers les montagnes lointaines ; depuis une troisième, vers le village au loin.
Pendant les repas, les sons qui s’échappent des maisons se mêlent aux aboiements des chiens, au chant des insectes et au murmure de l’eau qui circule dans les canaux d’irrigation. Le paysage n’est alors plus seulement un décor : il devient une présence quotidienne qui accompagne la vie du lieu.

Sans clôture, les maisons s’inscrivent naturellement parmi les rizières, les champs et les serres agricoles qui composent le paysage environnant.
Quelle direction souhaitez-vous continuer à explorer à travers l’architecture d’aoa architects ? Y a-t-il un projet que vous aimeriez particulièrement réaliser à l’avenir ?
J’aimerais concevoir une architecture à la fois belle et accueillante, rigoureuse mais naturelle, parfois dissonante tout en restant harmonieuse, sérieuse mais capable de conserver une part d’humour. Quoi qu’il en soit, j’ai envie de parler de notre réalité telle qu’elle est, avec ses qualités comme avec ses imperfections. D’une certaine manière, j’aimerais que mes projets ressemblent aux films de Hong Sang-soo : des choses qui paraissent ordinaires, sans prétention particulière, mais qui continuent à habiter l’esprit longtemps après.
Je ne peux pas vraiment dire qu’il existe un projet précis dont je rêve. Lorsqu’une opportunité se présente, je m’y consacre pleinement. Ce qui m’intéresse avant tout n’est pas le programme lui-même, mais le processus de réflexion et de conception qu’il engage.
Pour terminer, comment définiriez-vous Séoul ? Et quels lieux recommanderiez-vous à quelqu’un qui souhaite découvrir la ville ?
J’aime Séoul. C’est ma ville.
C’est une ville faite d’hybridations et de contradictions. J’essaie de l’accepter telle qu’elle est, et de l’aimer ainsi. J’aimerais simplement que l’on cesse de vouloir développer la ville en imitant systématiquement les modèles des pays les plus riches.
J’aime me promener dans les rues de Seochon. Lorsque l’envie m’en prend, je poursuis la marche jusqu’au Musée Whanki. Il m’arrive aussi de gravir les sentiers du Bukhansan.







